Du rouge au blanc
La Torah nous a ordonné la mitsva des tsitsit, qui sont liés aux vêtements : car les tsitsit protègent les habits eux-mêmes contre les influences négatives, et par là, toute la Torah est gardée – aussi bien les commandements positifs que les interdits – car tout s’y inscrit. C’est le sens du verset : « Vous les verrez, et vous vous rappellerez tous les commandements de l’Éternel »1 (Nombres 15:39).
En effet, grâce aux tsitsit, les facultés mentales (mo‘hin) sont éveillées, et de là la lumière se propage vers le cerveau médian (benonit), puis vers les 365 nerfs du corps. Cela correspond à ce qui est dit : « En tout temps, que tes vêtements soient blancs » (Ecclésiaste 9:8) – tes vêtements, précisément. Les tsitsit représentent la réparation générale (tiqoun haqlali), à l’image de « l’aigle qui veille sur son nid »2 (Deutéronome 32:11), allusion au souffle divin. Cela correspond aux tsitsit liées aux quatre vents du monde – « Viens, ô souffle »3 (Ézéchiel 37:9) – les quatre tsitsit, comme l’a écrit Rabbénou.
De même, Rabbénou a écrit que les tsitsit protègent de la débauche, et c’est ce que disent nos Sages (Shabbat 153a) : « Que tes vêtements soient blancs en tout temps » – cela fait allusion aux tsitsit. Les coins des tsitsit sont comme les ailes d’un aigle, allusion à : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigles »4 (Exode 19:4). Grâce à elles, les mo‘hin s’éveillent et la lumière descend dans le benonit, puis vers les 365 nerfs du corps.
C’est cela le sens des trente-deux fils des tsitsit : les « aigles » symbolisent la transmission de lumière depuis les facultés supérieures vers le cerveau médian (benonit), d’où elle se propage ensuite vers tous les nerfs. En effet, tous les nerfs dépendent du cœur et y puisent leur vitalité. Lorsque les mo‘hin sont éveillés, cela permet au benonit de s’écouler depuis l’esprit vers le cœur, où le sang se transforme en graisse. Car le cœur correspond à bina, l’intelligence intuitive – le « cœur qui comprend »5 (cf. I Rois 3:9) –, appelée aussi « la mère de bina » (Zohar I, 7b), que la tradition situe dans la région du thorax.
Les coins des tsitsit sont comme les ailes d’un aigle, allusion à : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigles »
C’est de là que s’écoule le benonit, purifié, et qui devient graisse. De là proviennent les tsitsit, les trente-deux fils lavan, blancs, et alors se réalisent des vêtements blancs, comme mentionné plus haut – à l’image du talit blanc. C’est là le sens du verset : « S’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine »6 (Isaïe 1:18) – comme la laine, précisément, allusion aux tsitsit faits de laine.
C’est également cela la signification du tekhélet, qui symbolise la transformation du sang en graisse : le tekhélet est un mélange de noir et de blanc. Le noir représente le sang de l’impureté menstruelle (dam nidda), comme l’ont dit nos Maîtres (Nidda 20a) : « Ce noir est en réalité du rouge… », etc7. Le tekhélet témoigne que le sang a déjà été transformé, que le noir a été retourné en blanc8. C’est cela la signification des tsitsit en laine et en lin : car les vêtements sont liés à la Malchout, et leur édification comme leur réparation reposent essentiellement sur les principes de bonté et de rigueur.
Or, les tsitsit faits de laine et de lin incarnent précisément cette combinaison : la laine représente la bonté (‘hessed), allusion au fil cramoisi (lashon shel zehorit) qui blanchit les fautes ; et le lin correspond à la rigueur (guévourah), comme il est dit à propos de l’ange Gabriel : « Gabriel vêtu de lin »9 (Ézéchiel 9:2) – et vois ce que disent nos Sages à ce sujet (Shabbat 55a).
C’est pourquoi, dans la Torah, les vêtements mentionnés sans autre précision sont considérés comme étant en laine ou en lin (Mena‘hoth 39b) : car la structure et la réparation profonde des vêtements – lesquels symbolisent la Malchout – repose justement sur cette alliance de la laine et du lin, c’est-à-dire des forces de bonté et de rigueur, comme expliqué ci-dessus.
C’est cela le sens profond de l’interdit de sha‘atnez, c’est-à-dire l’interdit d’associer la laine et le lin10. En effet, la véritable réparation [spirituelle] s’opère lorsqu’il y a intégration et paix – c’est-à-dire quand on dispose de la force nécessaire pour adoucir les rigueurs et les transformer en bonté, comme dans le processus où le sang s’épure. Alors naît une forme de da‘at, de savoir divin, qui réunit les contraires [comme l’a enseigné Rabbénou dans la leçon 56 du Liqouté Moharan : « La paix dépend du da‘at, car le da‘at est cette faculté qui relie les deux pôles opposés que sont la bonté (‘hessed) et la rigueur (guevoura) »]. C’est ce savoir divin par lequel se construit et se répare le vêtement de l’âme – image de la Malchout, la royauté divine manifestée, comme nous l’avons vu plus haut.
Cette réparation s’accomplit précisément à travers les tsitsit, qui élèvent les facultés mentales (mo‘hin) et transmettent la lumière au cerveau médian (benonit), lequel la diffuse dans les nerfs – permettant ainsi d’adoucir les rigueurs. Cela se réalise surtout par le tekhélet, car c’est lui qui donne la force d’adoucir les rigueurs à leur racine. Le tekhélet représente en effet les sièges du jugement (koursaya de-dina), et c’est précisément par lui que ces jugements sont adoucis.
1 « Cela formera pour vous des franges dont la vue vous rappellera tous les commandements de l’Éternel, afin que vous les exécutiez et ne vous égariez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux, qui vous entraînent à l’infidélité. »
2 « Ainsi l’aigle veille sur son nid, plane sur ses jeunes aiglons, déploie ses ailes pour les recueillir, les porte sur ses pennes robustes. »
3 « Il me dit fais appel à l’esprit, fais appel, fils de l’homme, et dis à l’esprit : Ainsi parle le Seigneur Dieu : des quatre coins, viens, ô esprit (souffle), souffle sur ces cadavres et qu’ils revivent. »
4 « Vous avez vu ce que J’ai fait aux Égyptiens ; vous, Je vous ai portés sur des ailes d’aigles, Je vous ai rapprochés de Moi. »
5 « Donne donc à Ton serviteur un cœur intelligent, capable de juger Ton peuple, sachant distinguer le bien du mal ; autrement, qui pourrait gouverner un peuple aussi considérable que celui-ci ? »
6 « Oh ! Venez, réconcilions-nous, dit l’Éternel ! Vos péchés fussent-ils comme le cramoisi, ils peuvent devenir blancs comme neige ; rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. »
7 Le Talmud enseigne que certaines sécrétions de couleur noire sont halakhiquement considérées comme du sang d’impureté menstruelle (dam nidda), car elles résultent d’un sang rouge qui s’est altéré. Cette idée est reprise ici au niveau symbolique : le noir, signe de dureté ou d’obscurcissement, provient en réalité du rouge, c’est-à-dire d’une source de vitalité dévoyée — image des fautes non encore transformées en lumière.
8 Le tekhélet, selon la Kabbale, est un mélange de noir et de blanc. Il symbolise la transformation intérieure du jugement en miséricorde. Le sang rouge des fautes, devenu noir lorsqu’il s’épaissit ou se corrompt (cf. Nidda 20a), peut être « blanchi » par la téchouva. Le tekhélet représente alors ce passage : il atteste que la faute a été transformée en lumière — que le noir est redevenu blanc.
9 « Et voici que six hommes venaient du côté de la porte supérieure qui regarde au Nord, chacun avec son engin de ruine à la main, et il y avait un homme au milieu d’eux, vêtu de lin, avec l’écritoire du scribe aux reins, et ils vinrent se poster près de l’autel de cuivre. »
Le verset parle d’« un homme vêtu de lin », sans le nommer explicitement. Selon l’interprétation de nos Sages (Chabbat 55a), il s’agit de l’ange Gabriel, chargé de missions de rigueur. Le lin est ainsi associé aux forces de guevoura (rigueur), par opposition à la laine qui symbolise la bonté (‘hessed).
10 L’interdit de sha‘atnez — mélanger laine et lin dans un même vêtement — est une mitsva de la Torah (cf. Lévitique 19:19, Deutéronome 22:11). La tradition n’en donne pas de raison rationnelle explicite, mais les maîtres d’Israël ont souligné son caractère symbolique : la laine représente la bonté (‘hessed), et le lin la rigueur (guevoura). Leur union exige une harmonie profonde, absente lorsque ces matières sont mêlées sans tekhélet. Dans les tsitsit, ce mélange devient permis lorsqu’il est sanctifié par l’ajout du tekhélet, signe d’équilibre et de paix spirituelle.
(Ora’h ‘Haïm, Hilkhot Tsitsit, Halakha 1 du Liqouté Halakhot de Rabbi Nathan de Breslev)



