La lumière derrière les yeux fermés
Il arrive que la souffrance soit trop forte pour être regardée en face.
Alors, instinctivement, on ferme les yeux.
Ce geste est presque universel. Quand une douleur nous traverse, quand une peur devient trop présente, quand l’épreuve semble dépasser nos forces, nous fermons les yeux – comme si, un instant, nous voulions quitter le monde visible. Comme si nous cherchions ailleurs un point d’appui.
Rabbi Na’hman, dans l’enseignement « Et Boaz dit à Ruth », et Rabbi Nathan, en l’approfondissant dans le Liqouté Halakhot, donnent à ce geste une profondeur inattendue. Fermer les yeux ne serait pas seulement une réaction de défense. Ce serait, d’une certaine manière, une fuite vers la finalité ultime – le takhlit.
Le takhlit, c’est cette dimension où tout est unifié. Là-bas, expliquent-ils, toutes les souffrances s’annulent. Non pas parce qu’elles n’auraient jamais existé, mais parce que, vues depuis cette finalité, elles prennent un autre sens. Là-bas, tout est entièrement bon.
Mais cette vision ne peut être atteinte qu’en cessant de regarder le monde tel qu’il apparaît. Tant que les yeux restent fixés sur les événements immédiats, sur les contradictions, sur les injustices apparentes, la souffrance s’impose comme une réalité autonome. Pour accéder au takhlit, il faut fermer les yeux à cette vision fragmentée.
C’est pourquoi l’âme humaine porte en elle ce réflexe : dans l’intensité de la douleur, elle cherche l’effacement. Elle cherche un endroit où le chaos se dissout.
Dans le langage de la Torah, cet effacement s’appelle bitoul – l’annulation de soi. Non pas une disparition destructrice, mais un retrait momentané de l’ego, des pensées, des résistances. Un retour à la source.
Le sommeil, explique Rabbi Nathan, procède de cette même dynamique. Lorsque l’intellect est épuisé par le combat quotidien – les désirs, les confusions, les doutes, les tensions – Hachem inscrit dans la nature humaine une issue : le sommeil.
Dormir, c’est fermer les yeux.
Dormir, c’est suspendre le jugement.
Dormir, c’est laisser la conscience se retirer.
Pendant ce temps, l’âme se relie à une dimension plus haute, que les prophètes appellent « ce qu’aucun œil n’a vu ». C’est un monde où la séparation n’existe plus. Un monde d’unité. Un monde d’effacement dans la lumière infinie.
C’est pourquoi, disent nos Sages, certaines vérités se révèlent dans le sommeil. L’intellect ordinaire se tait, et une autre perception peut apparaître.
Mais le texte ne s’arrête pas là. Il ne décrit pas une fuite permanente vers l’infini.
Car l’être humain n’est pas venu dans ce monde pour demeurer dans le bitoul. Il est venu pour livrer combat. Combat contre la confusion. Combat contre les pensées qui dispersent. Combat pour attacher son esprit au Saint béni soit-Il.
Lorsque la personne revient de cet état d’annulation – lorsqu’elle se réveille, lorsqu’elle rouvre les yeux – les souffrances et les confusions cherchent parfois à revenir avec plus de force encore. Comme deux adversaires : si l’un recule un instant, l’autre profite de l’ouverture.
Ce moment est délicat.
C’est pourquoi la Torah place, dès le réveil, un geste précis : nétilat yadayim, se laver les mains.
Revenir du sommeil, c’est revenir du bitoul. C’est retrouver son intellect, son da‘at. Mais à cet instant précis, les forces de confusion – appelées jugements, rigueurs – cherchent à s’agripper.
Les mains représentent ici les instruments de l’action, mais aussi le lieu où les jugements se déposent. Elles sont les premières à devoir être purifiées.
L’eau symbolise la Torah. Elle représente la lumière du rechimou – cette « trace » laissée par l’expérience du bitoul. Car l’annulation ne disparaît pas complètement au réveil. Elle laisse une empreinte. Une lumière subtile.
C’est cette lumière qu’il faut attirer au matin.
Chaque réveil devient alors une renaissance. « Elles se renouvellent chaque matin », dit le verset. Les paroles de Torah doivent être à nos yeux comme nouvelles chaque jour.
Le sommeil a permis un effacement.
Le réveil permet un renouveau.
Il y a dans cette dynamique une grande consolation. Nous ne sommes pas condamnées à lutter sans repos. Le sommeil est un don. Il est un refuge inscrit dans la nature humaine pour échapper à la confusion lorsque celle-ci devient trop forte.
Mais il n’est pas la fin du chemin.
La finalité – le takhlit – ne doit pas être seulement un refuge momentané. Elle doit éclairer le retour dans le monde. Ce que nous avons goûté dans l’annulation doit devenir la source d’une joie nouvelle.
Car, explique Rabbi Na’hman, la joie est le récipient pour recevoir la Torah.
On pourrait croire que la Torah s’acquiert par la tension, par la rigueur, par la force. Le texte dit le contraire : c’est à travers la souffrance assumée, puis l’annulation vers la finalité, que jaillit une lumière. Et cette lumière permet de recevoir la Torah dans la joie.
La soif de l’âme – cette insatisfaction, cette douleur intérieure – s’apaise alors.
« Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau. »
La Torah est cette eau.
Pour celles qui ne sont pas familières de ces termes, il faut entendre ceci : chaque jour contient une possibilité de recommencement. Chaque nuit offre un effacement. Chaque matin permet un renouveau.
Même si l’on n’a pas le mérite de produire des enseignements nouveaux, dit Rabbi Nathan, on peut au moins étudier avec un esprit nouveau. Regarder les mêmes paroles comme si elles étaient dites aujourd’hui. Accomplir les mêmes gestes avec une vitalité renouvelée.
Le véritable renouveau n’est pas spectaculaire. Il est intérieur.
Le bitoul n’est pas une fuite permanente hors du monde. Il est une respiration. Une suspension nécessaire pour que la conscience puisse se réorganiser.
Fermer les yeux, parfois, n’est pas un abandon.
C’est une traversée.
Et lorsque l’on rouvre les yeux, si l’on attire l’eau de la Torah, la lumière de la trace, alors le combat quotidien peut être mené avec des forces renouvelées.
Peut-être est-ce cela le cœur de l’enseignement : la finalité ultime n’est pas seulement au terme du monde. Elle est accessible, par éclats, dans les moments d’effacement. Et c’est de ces éclats que naît la capacité de recommencer.
Chaque matin.
(Cet article a pour but d’ouvrir l’accès au passage du Liqouté Halakhot qui l’accompagne. La lecture du texte original permet d’en saisir toute la profondeur.)



