La souveraineté de l’âme
Le juif a été créé pour posséder une souveraineté sur les anges. Mais il lui faut la force de tenir dans cette souveraineté, afin que les anges ne deviennent pas jaloux de lui et ne cherchent à le repousser – à Dieu ne plaise. Le conseil pour cela est de se saisir du Trône de la Gloire, qui correspond à la racine des âmes d’Israël – comme on dit nos Sages : « Il saisit la face du Trône… » (Chabbat 88b).
Les principales âmes racines sont celles des hommes éminents et reconnus, car ce sont eux qui constituent l’essence du fondement d’Israël. Mais il existe aussi des gens dont leur réputation est basée sur le mensonge : leur grandeur repose uniquement sur l’audace, etc1.
C’est pourquoi il faut accéder à la dimension de la construction de Jérusalem, c’est-à-dire réparer la perfection de la crainte dans le cœur2. Cela s’accomplit par la réparation des trois désirs fondamentaux : le désir d’argent, le désir de nourriture, et le désir sexuel3 – qui correspondent aux trois veilles de la nuit4. Ces trois désirs corrompent la crainte dans le cœur. Leur réparation [spirituelle], quant à elle, vient par le da‘at – le savoir divin – qui se déploie à travers les trois fêtes de pèlerinage. C’est par ce da‘at que l’on peut réparer et se libérer de la faute liée à ces trois désirs5.
Cela correspond aux « Qéroué Moed » (Lévitique 23:2) – qui sont appelés convocations saintes –, qui sont les « Hommes du Nom ». Car les trois désirs mentionnés correspondent aux Anché Chem, les hommes qui cherchent à se faire un nom (Genèse 11:4), etc. Lorsque ces trois désirs sont réparés par les trois fêtes, alors la crainte dans le cœur est accomplie dans sa plénitude6.
Par cela est créé un ange qui transmet la prophétie – comme dans : « L’ange qui m’a délivré… »7 (Genèse 48:16), etc. Grâce à cela, la prière est délivrée de son exil8. On mérite alors une prière dans sa plénitude, qui est la parole d’Hachem9. Dès lors, on mérite la guérison sans aucun médecin : uniquement par la parole de Dieu, on peut guérir de toute chose dans le monde, même par du pain et de l’eau, etc.10 C’est cela la dimension du rayonnement du Machia‘h, etc.11
Mais il existe trois formes de service négatif qui font obstacle à l’avodah de la prière : l’idolâtrie – c’est-à-dire l’altération de l’émouna (la foi), la débauche sexuelle et le meurtre – c’est-à-dire lorsque l’on humilie autrui, transgressant ainsi ce que disent les Sages : « Ne sois pas méprisant envers aucun homme » (Avot 4:3)12.
Lorsque l’on parvient à se dégager de ces trois fautes, on mérite alors la prière13. À ce moment-là, tous les anges et tous les astres nous sont soumis, etc. Grâce à cela, on est alors capable de se lier de nouveau à la racine des âmes d’Israël, qui proviennent du Trône de gloire, comme il a été dit plus haut. Et lorsqu’on saisit l’aspect du Trône de gloire, on peut alors établir véritablement Roch Hachana, car celui qui parle de son prochain (pour le juger) entre dans l’aspect de Roch Hachana, le jour du Jugement, puisqu’il se pose en juge vis-à-vis de son prochain. Il faut faire attention avec une extrême prudence, car le jugement appartient seulement à Dieu. Lui seul, béni soit-Il, peut véritablement nous juger, car Lui seul juge chacun favorablement.
Nos Sages ont enseigné (Avot 2:5) : « Ne juge pas ton prochain avant d’avoir atteint sa place. » Mais qui donc peut atteindre la place de l’autre ? Personne, sauf Hachem Lui-même, qui est la place du monde, alors que le monde n’est pas Sa place14. Chaque individu possède une place auprès de Lui, bénit soit-Il. C’est pourquoi Lui seul peut juger le monde favorablement, car Il est rempli de miséricorde.
Nous voyons Sa compassion dans le fait qu’Il a établi Roch Hachana – jour du jugement – au début du mois [lorsque la lune est cachée], moment où Hachem Lui-même, pour ainsi dire, exprime un regret, disant : « Apportez une expiation pour Moi, pour avoir diminué la lune. »15 Grâce à cela, il nous est possible, nous aussi, de venir devant Lui avec nos fautes, et d’en éprouver du regret, etc.
C’est cela le sens du verset (Psaumes 93:5) : « La sainteté sied à Ta maison, Hachem, pour toute la durée des temps. »16 Hachem est rempli de miséricorde. Il est le Maqom du monde – autrement dit, Il est le lieu de l’univers – et Il connaît la place de chacun, individuellement.
Certes, nous trouvons dans la Torah des endroits où la Présence divine résidait, comme le Temple. Mais cela ne signifie nullement que Sa divinité se serait contractée dans cet espace – que Dieu nous en préserve –, comme le dit le roi Salomon : « Alors que le ciel et tous les cieux ne sauraient te contenir »17 (1 Rois 8:27). Si la sainteté se manifestait dans le Temple, c’est uniquement parce que s’y trouvaient des éléments beaux et harmonieux. En effet, le Temple contenait la figuration de l’œuvre de la Création, ainsi que celle du jardin d’Éden ; c’est pour cette raison que Dieu y fit résider Sa sainteté18.
Mais en vérité, le monde n’est pas Son lieu – c’est Lui qui est le lieu du monde. C’est pourquoi Il peut établir Roch Hachana, jour du Jugement. Car Il accomplit parfaitement l’injonction : « Ne juge pas ton prochain avant d’être parvenu à sa place », comme il a été dit plus haut. C’est cela le sens du verset (Psaumes 93:5) : « La sainteté sied à Ta maison. » Cela signifie que Dieu a fait résider Sa sainteté dans le Temple à cause des choses belles qui s’y trouvaient – mais Lui-même n’est pas limité par un lieu. Il est le Maqom du monde. C’est pourquoi il est dit : « Hachem – pour toute la durée des jours » – Il peut faire de Roch Hachana un yoma arikhta, un jour long, ainsi qu’on l’a vu plus haut.
1 Les âmes-racines authentiques sont les tsadiqim véritables, reconnus pour leur sainteté, leur humilité et leur service d’Hachem. Par exemple, Moïse (Moché Rabbénou) est considéré comme la racine spirituelle de tout Israël, lui qui « était très humble, plus que tout homme sur terre » (Nombres 12:3). À l’inverse, la Torah évoque aussi des figures dont la grandeur était factice ou usurpée — comme Qora’h, qui contesta la légitimité de Moïse en s’appuyant sur son prestige et son ascendance, mais dont la révolte reposait en réalité sur l’ambition et l’audace (cf. Nombres 16). Ces deux exemples permettent de mieux comprendre la distinction entre une réputation enracinée dans la vérité divine et une autorité fondée sur des apparences.
2 Dans la pensée des Sages et dans la Kabbale, la construction de Jérusalem ne désigne pas uniquement la ville physique, mais aussi la restauration spirituelle du lien entre le peuple d’Israël et Hachem. Jérusalem est appelée « ville de la crainte » (Ir haYir’a), car elle incarne la yir’at Hachem, la crainte révérencielle de Dieu. Ainsi, construire Jérusalem, c’est éveiller en soi une crainte pure, fondée non sur la peur mais sur la conscience profonde de la présence divine dans le cœur. Cette crainte est considérée comme la base indispensable pour accueillir l’amour d’Hachem, et pour que la prière atteigne sa perfection.
3 Les trois désirs fondamentaux évoqués ici sont, selon nos Sages, les principaux foyers d’attachement à la matière et les obstacles majeurs à la conscience divine. 1. Le désir d’argent représente l’avidité, la soif de possession et de pouvoir, qui détourne l’homme de la Providence d’Hachem. 2. Le désir de nourriture incarne la recherche de plaisir immédiat, la gratification sensorielle, qui empêche l’élévation vers des plaisirs spirituels. 3. Le désir sexuel (lié à la force de procréation) est, dans la tradition kabbalistique, à la fois la plus puissante énergie vitale et celle qui, mal dirigée, précipite l’homme dans la dispersion et l’oubli de sa source. Les réparer signifie non les supprimer, mais les purifier et les réorienter vers leur racine divine.
4 La nuit est divisée en trois veilles, chacune correspondant à un moment distinct du retrait et de la révélation divine. Rabbénou enseigne que ces trois veilles reflètent aussi les trois grands désirs de l’homme, qui obscurcissent son lien à Hachem. La première veille est liée au désir d’argent, la deuxième veille au désir de nourriture et la troisième veille au désir sexuel.
5 Ces trois grands désirs ne sont pas en soi des fautes, mais des forces vitales mal orientées qui peuvent étouffer la crainte d’Hachem, qui est le fondement du cœur pur. Ces désirs corrompent la yir’a (crainte révérencielle) lorsque l’homme les poursuit sans conscience ni limite. La réparation de ces penchants ne passe pas par leur suppression, mais par la révélation du da‘at, le savoir divin, c’est-à-dire la conscience profonde de la Présence d’Hachem et de Sa volonté. Ce da‘at se manifeste de manière particulière durant les trois fêtes de pèlerinage — Pessa‘h, Chavou‘ot et Souccot — qui offrent à l’âme une élévation spécifique correspondant à la rectification de chacun de ces désirs. Ainsi, en s’attachant à la lumière du da‘at, l’homme peut réorienter ces forces vers le service divin et retrouver une crainte saine, vivante, enracinée dans la vérité.
6 Le verset de Lévitique 23:2 appelle les fêtes de pèlerinage « convocations saintes » (miqra’é qodesh), ce qui peut aussi se lire littéralement : « appelés à la sainteté ». Rabbi Nathan en déduit que ces jours saints élèvent ceux qui s’y relient au rang d’« Hommes du Nom » — non pas dans le sens des « Anché Chem » de la Tour de Babel (Genèse 11:4), qui cherchaient à se faire un nom par orgueil, mais dans un sens sacré : des hommes qui reçoivent un Nom de Dieu. Ainsi, les trois fêtes réparent les trois désirs fondamentaux (argent, nourriture, sexualité) et transforment l’homme en porteur de crainte authentique, rattaché à Hachem et non à son propre ego.
7 « Que l’ange qui m’a délivré de tout mal, bénisse ces jeunes gens ! Puisse-t-il perpétuer mon nom et le nom de mes pères Abraham et Isaac ! Puisse-t-il multiplier à l’infini au milieu de la contrée. »
8 Selon l’enseignement de Rabbénou, la prière peut se trouver en « exil » lorsqu’elle est dite sans qavana (concentration et intention intérieure) ou qu’elle est entravée par des fautes, des pensées confuses ou des désirs impurs. Par le processus de réparation décrit ici — notamment par le combat contre les trois désirs fondamentaux —, la prière est comme libérée de ses chaînes. Elle retrouve alors sa vitalité, sa vérité, sa capacité à s’élever et à produire des effets dans les mondes supérieurs.
9 La prière, lorsqu’elle est dite dans sa plénitude et dans la pureté du cœur, devient une véritable expression de la parole divine. Non que l’homme prononce littéralement les mots d’Hachem, mais plutôt que sa bouche devient un canal pour exprimer une vérité qui vient d’en-haut. Comme l’enseignent les sages, « la Chekhina parle par la gorge de Moché » (cf. Mekhilta, Yitro), et toute prière véritable devient une prolongation de la voix divine dans le monde.
10 La guérison par la seule parole divine découle directement de ce qui précède : lorsqu’un homme purifie ses désirs, répare la crainte dans son cœur et se relie au da‘at (savoir divin), alors il accède à un niveau de foi tel que même les éléments les plus simples — du pain, de l’eau — deviennent des vecteurs de guérison. Ce n’est pas que l’on méprise la médecine, mais qu’il existe une dimension où la vitalité spirituelle, restaurée en l’homme, agit elle-même comme remède. Cette vision s’appuie sur le verset : « Il envoie Sa parole, et les guérit » (Psaume 107:20).
11 Le Machia‘h représente la révélation ultime de la royauté divine dans le monde. Or, selon les enseignements du Tsadiq, ce dévoilement commence par une guérison de la parole elle-même — que la parole humaine redevienne un reflet fidèle de la parole d’Hachem. Ainsi, lorsque la prière est délivrée, que la parole devient vivante et agissante, c’est déjà le rayonnement du Machia‘h qui commence à poindre. Car l’une des tâches du Machia‘h est précisément d’amener le monde entier à vivre dans une parole réparée, c’est-à-dire en accord avec la volonté divine.
12 Les Sages enseignent dans le Talmud que « celui qui fait honte à son prochain en public, c’est comme s’il le tuait » (Bava Metsia 58b). Humilier une personne revient à effacer son visage — à faire pâlir son sang, puis rougir de honte — comme si on ôtait symboliquement sa vie. Rabbi Nathan reprend ici cette analogie pour associer l’humiliation à la gravité du meurtre. Cela souligne combien chaque être humain porte en lui une image divine, et combien l’on doit veiller à ne pas blesser la dignité d’autrui, même par un simple mot ou regard méprisant. Transgresser cette règle revient à porter atteinte à la vie même de l’autre, sur un plan spirituel.
13 « Mériter la prière » signifie bien plus que simplement prier. Cela désigne un état intérieur dans lequel l’âme est véritablement capable de se tenir devant Hachem et d’exprimer une parole vivante, sincère, unifiée. Tant que l’être humain reste prisonnier de l’idolâtrie (manque de foi), de la débauche (désir dévoyé) ou de la cruauté (mépris d’autrui), sa parole est entravée — elle ne peut monter librement. Se dégager de ces fautes, c’est retrouver un cœur pur et une bouche véridique. Alors seulement, on mérite de prier, c’est-à-dire d’être digne d’une parole qui touche Hachem et qui fait résonner Sa présence dans le monde.
14 Cette formule célèbre — « Il est la place du monde, mais le monde n’est pas Sa place » (הוא מקומו של עולם ואין העולם מקומו) — provient du Bereshit Rabbah 68:9 et est abondamment reprise dans la Kabbale. Elle exprime qu’Hachem ne se trouve pas dans le monde, comme un être contenu dans un espace, mais que c’est le monde entier qui est en Lui. Autrement dit, Hachem est le lieu métaphysique de toute existence, tandis qu’aucun lieu ne peut Le contenir. Cette idée souligne Son absolue transcendance — Il enveloppe et dépasse toute réalité, tout en la soutenant de l’intérieur.
15 Cette allusion provient du Talmud (‘Houlin 60b), où Hachem dit : « Apportez une expiation pour Moi, pour avoir diminué la lune. » Ce passage fait suite au récit midrashique où la lune s’était plaint que deux souverains ne peuvent partager une même couronne, et Dieu, en réponse, réduisit sa lumière. Le « regret » divin évoqué ici est à comprendre non comme une faille, mais comme l’expression d’une compassion infinie : Hachem choisit Lui-même d’assumer la responsabilité d’une réduction nécessaire, reflet du retrait originel (tsimtsoum) qui permet la création. Roch Hachana, fixé à la nouvelle lune — moment où elle est invisible — symbolise ce vide fécond, cette compassion divine qui enveloppe même le jugement.
16 « Infiniment sûrs sont tes témoignages... »
17 « Mais est-ce qu’en vérité Dieu résiderait sur la terre ? Alors que le ciel et tous les cieux ne sauraient Te contenir, combien moins cette maison que je viens d’édifier ! »
18 Le Temple n’était pas seulement un lieu géographique : il était un microcosme, reflet ordonné de l’univers créé. Le Midrash (Tanhouma, Peqoudé 2) enseigne que le Michkan, puis le Temple, reproduisaient l’œuvre de la Création — chaque élément, mesure et matériau y évoquait un aspect du monde. D’autres textes (Zohar I, 50a) montrent qu’il représentait aussi le Gan Éden, lieu d’harmonie première. En ce sens, la beauté et la structure du Temple n’étaient pas accessoires : elles constituaient les conditions mêmes de la Shekhina, la Présence divine. C’est parce que le Temple reflétait l’ordre divin — équilibre, sagesse, splendeur — qu’Hachem y faisait résider Sa sainteté.
(Ora’h ‘Haïm, Hilkhot Tsitsit, Halakha 3 du Liqouté Halakhot de Rabbi Nathan de Breslev)



