Le renouveau de l’aube
Selon la Torah « Et Boaz dit à Ruth » (Liqouté Moharan I, §65) – Vois là-bas toute cette leçon attentivement, ainsi que le principe fondamental qu’elle expose.
L’homme doit toujours porter son regard vers le takhlit, la finalité ultime, laquelle est entièrement bonne et unifiée. Là-bas, dans cette finalité, toutes les souffrances et toutes les épreuves du monde s’annulent, car tout est pour le bien. Mais on ne peut atteindre ce regard tourné vers la finalité que si l’on ferme complètement les yeux à la vision de ce monde-ci. C’est pourquoi il est profondément ancré dans l’âme humaine que lorsqu’un homme subit de grandes souffrances, que D.ieu nous en préserve, il ferme et serre les yeux très fort – comme pour fuir vers cette finalité1. Vois là-bas toute cette explication en détail.
Mais ensuite, lorsque la personne revient de cet état d’annulation (bitoul), les souffrances réapparaissent et s’intensifient, plus encore qu’au début – comme deux hommes qui luttent l’un contre l’autre : lorsqu’un des deux recule un instant, l’autre reprend des forces et l’attaque de plus belle. Mais ensuite, les souffrances s’apaisent et s’annulent grâce à la Torah, car c’est par les souffrances que l’on puise la Torah, en s’annulant à la finalité2.
En effet, l’homme est venu dans ce monde pour livrer le combat : mener la guerre de Dieu contre les désirs et les confusions, et pour attacher constamment sa pensée au Saint béni soit-Il.
Par ce bitoul au takhlit, une lumière surgit – la lumière de la trace (rechimou)3 – et pénètre les forces intellectuelles de l’homme (mo‘hin), et il peut alors recevoir la Torah dans la joie, car la joie est le récipient pour recevoir la Torah. Grâce à cela, on étanche la soif de l’âme, qui est une forme de souffrance — comme il est dit : « Vous tous qui avez soif, venez , voici de l’eau ! »4 (Isaïe 55:1). Vois là-bas tout cela expliqué en détail. Alors, on peut prier comme il convient, et faire en sorte que toute la prière soit une etc. – vois là-bas attentivement.
C’est cela le sens profond de Nétilat Yadayim que nous faisons le matin. Le sommeil correspond à un état d’annulation au takhlit, en fermant les yeux – et c’est de là que provient le sommeil. (Comme cela est expliqué dans la leçon « Vayehi Miketz Zikaron », Liqouté Moharan I, §54) : pendant le sommeil, l’âme se lie au monde futur, qui est un aspect d’effacement (bitoul). Également dans la Torah « Ki berachamav yenagém » (ibid. §7) sur l’enseignement de nos Sages selon lequel Rabbi Eliezer s’endormit – il est clair que le sommeil représente un état d’annulation de soi, lié à ce « Ce qu’aucun œil n’a vu »5 (Isaïe 64:3). L’essence du sommeil, que le Saint béni soit-Il fait tomber sur l’homme, provient des dimensions mentionnées dans les leçons susdites : le sommeil est donné afin de fuir, à chaque fois, les jugements et les souffrances – lesquels découlent tous de la confusion du da’at. (Comme nous l’avons expliqué ailleurs.)
En effet, l’homme est venu dans ce monde pour livrer le combat : mener la guerre de Dieu contre les désirs et les confusions, et pour attacher constamment sa pensée au Saint béni soit-Il. Mais ce combat use les forces mentales (mo’hin), et c’est pourquoi Hachem a inscrit dans l’âme humaine ce mécanisme : lorsque les confusions se renforcent excessivement, et que l’intellect est épuisé, le sommeil tombe sur lui. Ce sommeil consiste à fermer les yeux et à annuler la conscience, le savoir et la pensée – ce qui constitue cette forme de bitoul vers le takhlit évoquée plus haut, où toutes les confusions se dissolvent. Or ces confusions forment la racine de tous les jugements, souffrances, épreuves et empêchements. Tous s’annulent dans cet état d’annulation vers la Finalité.
C’est pour cela que le sommeil est inscrit dans la nature de chaque homme et de chaque créature. Véritablement, celui qui y parvient peut atteindre, dans son sommeil, des perceptions spirituelles extrêmement élevées, parce qu’il se trouve alors dans un état d’annulation vers la Lumière infinie de l’Ein Sof6, et c’est ainsi qu’il perçoit certaines vérités, comme rapporté dans le Zohar (Parachat Vayakhel 195a) sur le verset : « Qui montera sur la montagne d’Hachem… »7 (Psaume 24:3). C’est pourquoi, lorsqu’on se réveille le main, il faut se laver les mains avec de l’eau : car se réveiler signifie revenir de cet état d’annulation – et alors, les jugements – c’est-à-dire les confusions, sources de toute impureté – cherchent à dominer à nouveau, et avec plus de force encore (comme cela est expliqué dans la leçon citée plus haut).
Il faut donc s’efforcer de les repousser par la Torah, qui fait rayonner la lumière du rechimou, laquelle est comparable à de l’eau. C’est cela le sens de Nétilat Yadayim avec de l’eau dès le lever : car au moment où l’on revient du sommeil – de cette annulation – il faut immédiatement attirer les eaux de la Torah pour chasser l’esprit d’impureté qui plane sur le corps, et en particulier sur les mains, c’est-à-dire sur les forces du jugement et de la confusion qui attendent de s’agripper à l’homme à sa sortie du bitoul. Dès que le da’at revient dans l’homme, ces forces cherchent à le happer davantage encore.
C’est pourquoi il faut veiller à repousser ces forces [d’impureté] aussitôt qu’on se réveille le matin, par la pureté de l’eau. Grâce à cela, on attire la pureté et la sainteté des eaux de la Torah, lesquelles proviennent de la trace (rechimou) du bitoul – cet état d’annulation par lequel on annule les souffrances et les rigueurs – lorsqu’on quitte cet état. C’est cela, l’aspect du renouveau de la Torah qu’il faut recevoir chaque jour : un renouveau des mo‘hin (forces intellectuelles) qui s’attirent chaque matin, comme il est dit : « Elles se renouvellent chaque matin »8 (Lamentations 3:23). Comme nos Maîtres, de mémoire bénie, ont enseigné (Deutéronome 6:6) : « Ce que Je te commande aujourd’hui »9 – c’est-à-dire que les paroles de Torah doivent être à tes yeux comme nouvelles chaque jour (Sifri sur ce verset).
Il en ressort que chaque jour, il faut attirer sur soi une acceptation renouvelée de la Torah. Comme nous l’avons dit, le sommeil est un état de bitoul, et c’est de là qu’il faut recevoir le renouveau de la Torah, afin d’annuler les jugements, les impuretés, et toutes les forces qui cherchent précisément à se renforcer à ce moment-là. Celui qui a le mérite d’y parvenir pleinement, en renouvelant chaque jour de véritables enseignements de Torah, heureux est-il ! Mais même les autres, ceux qui n’y parviennent pas, doivent au moins se renforcer pour étudier la Torah dès le matin, à leur réveil, comme cela est enseigné dans tous les livres – se lever à l’aube pour s’adonner à la Torah. Cela éteint la soif de l’âme, c’est-à-dire qu’on repousse par là toutes les souffrances, les rigueurs, les forces du mal, et toutes sortes de confusions, grâce à la Torah reçue à partir de la trace (rechimou).
C’est pourquoi, en vérité, même celui qui n’a pas le mérite de formuler des nouveautés (‘hidouchim) dans la Torah à proprement parler, doit au moins se renforcer chaque jour pour s’adonner à l’étude avec un élan nouveau, une vitalité nouvelle, et que la Torah soit à ses yeux véritablement comme neuve. Car cela aussi fait partie du renouvellement de la Torah, comme expliqué ailleurs. Il en va de même pour les mitsvot de tsitsit, de téfilin, du Chema et de la prière – toutes relèvent du renouveau des mo‘hin que chaque Juif attire sur lui chaque jour. Tout cela découle de la lumière de l’aube, de la trace du bitoul vers la finalité suprême – ce qui correspond au sommeil, comme nous l’avons vu.
1 Lorsque Rabbi Nathan écrit que l’homme doit « fermer complètement les yeux à la vision de ce monde-ci » pour percevoir la finalité, il ne s’agit pas d’aveuglement, mais d’un choix intérieur : celui de ne pas se laisser enfermer dans l’apparence des choses. Car le regard que nous portons sur la réalité est souvent limité, déformé par nos émotions ou notre impatience. Fermer les yeux, c’est parfois la seule manière de voir plus loin.
Prenons un exemple simple : celui d’un enfant chez le médecin. Lorsqu’on lui fait une piqûre, il serre les yeux très fort, parfois même il pleure — mais il le fait parce qu’il sait, confusément, que c’est pour son bien. Il ne comprend pas tout, mais il fait confiance. Il laisse faire, même dans la douleur.
De la même manière, dans nos propres épreuves, il nous est demandé — non pas de tout comprendre — mais d’apprendre à fermer les yeux sur ce qui nous trouble, pour ouvrir le cœur à une vérité plus vaste : tout est pour le bien. C’est là-bas, dans cette finalité invisible, que les choses s’éclairent.
2 Cette phrase peut surprendre : comment la Torah, source de douceur et de lumière, pourrait-elle naître de la souffrance ? En réalité, cela signifie que les épreuves ouvrent en nous des espaces de profondeur que le confort ignore. Lorsque tout vacille, notre cœur se tourne plus sincèrement vers Hachem, et la Torah que l’on reçoit alors n’est pas seulement un savoir — c’est une lumière arrachée à la nuit. Ce n’est pas la douleur en soi qui donne accès à la Torah, mais la manière dont elle nous pousse à chercher plus haut, plus vrai, plus vivant.
3 En kabbale, rechimou désigne la « trace » laissée par une lumière qui s’est retirée. Après le tsimtsoum — contraction initiale de la lumière divine — il reste une empreinte subtile, invisible mais réelle. Cette trace contient en germe tout ce qui sera dévoilé plus tard. Dans notre vie intérieure, le rechimou peut être comparé à l’impression profonde qu’un moment de vérité, une prière sincère ou une épreuve traversée laisse en nous. Même lorsque la clarté disparaît, cette trace reste vivante dans l’âme, et elle peut éveiller la joie d’une Torah reçue non par l’intellect seul, mais par un cœur touché.
4 « … Vous qui n’avez point d’argent, venez, approvisionnez-vous et mangez ; gratuitement, sans rétribution, venez, fournissez-vous de vin et de lait ! »
5 « En aucun temps, on n’avait appris, ni ouï dire pareille chose ; jamais œil humain n’avait vu un autre dieu que toi agir de la sorte en faveur de ses fidèles. »
6 Ein Sof signifie littéralement « Sans Fin » et désigne, dans la Kabbale, l’Essence divine infinie et impénétrable, au-delà de toute définition ou perception. C’est l’aspect de Dieu tel qu’Il est en Lui-même, sans limite, sans nom, au-delà même du tétragramme et de toute manifestation. Le monde ne peut en aucune manière saisir Ein Sof, mais c’est à partir de Lui que procède toute lumière divine (Or Ein Sof), laquelle se contracte et se voile à travers les sphères (sefirot) pour rendre possible la création.
7 « ... Qui se tiendra dans Sa sainte résidence ? »
8 « … infinie est Ta bienveillance. »
9 « ... sera gravé dans ton cœur. »
(Ora’h ‘Haïm, Hilkhot Netilat Yadaïm, Halakha 4 du Liqouté Halakhot de Rabbi Nathan de Breslev)



