Le Voyageur du désert et le souffle des tsitsit
Le fait de s’envelopper dans les tsitsit à la manière des Ismaélites1 se rapporte à l’enseignement du passage « J’ai vu un chandelier d’or » (cf. § 8), où il est expliqué que les tsitsit sont liées à la dimension de la lune, laquelle se prolonge par le soupir2. Cela correspond au « voyageur du désert », ce marchand ismaélite, allusion au verset : « Parce que Hachem a entendu ton affliction »3 (Genèse 16:11), d’où jaillissent les issues du souffle de vie4 – allusion aux quatre tsitsit, elles-mêmes associées à la notion de marchand, comme il est dit : « Le vent va tournant et revient sur ses circuits »5 (Ecclésiaste 1:6).
C’est pourquoi il faut s’envelopper dans les tsitsit précisément à la façon des Ismaélites, car les tsitsit sont l’expression du souffle de vie, lui-même lié au marchand ismaélite, évoqué plus haut. Or ce lien se retrouve aussi dans la figure de Yossef, qui correspond à la dimension des tsitsit. C’est pourquoi Yossef fut vendu aux Ismaélites, ainsi qu’il est rapporté dans le Pri ‘Etz ‘Haïm sur le verset : « Voici, que ton fils Yossef vient te voir »6 (Genèse 48:2) – ce qui constitue le secret des tsitsit.
De là vient également l’exigence de séparer les fils : les tsitsit correspondent au souffle de vie issu des quatre directions, d’où procède l’enchaînement des quatre éléments. Ces éléments forment la racine de toutes les midot (qualités intérieures) dans lesquelles les réchaïm (méchants) s’agrippent à cause du mal qui les entache. Par le mérite de la sainteté de la mitsva des tsitsit, on accède à la racine des quatre éléments dans la sainteté, correspondant aux quatre lettres du Nom Havayé, et l’on sépare ainsi le mal des quatre éléments7.
C’est par ce moyen que l’on abaisse les réchaïm jusqu’à terre, comme expliqué plus haut. Cela se reflète dans le fait de séparer les fils des tsitsit : on accomplit ainsi le verset « se dispersent tous les artisans d’iniquité »8 (Psaume 92:10), c’est-à-dire tous les réchaïm qui s’agrippent au mal des quatre éléments – lesquels correspondent à Essav, « homme velu », ainsi qu’il est écrit.
Nos Sages ont enseigné (Mena‘hot 42b) qu’il faut les séparer, car « tsoutsita d’Arma’a » – que Rachi explique : « comme les cheveux des non-Juifs », etc. En effet, les tsitsit sont à la dimension des cheveux, et par elles on soumet Essav, l’« homme velu », dont tout le corps est comme un manteau de poils, tel un talit. Ainsi, en séparant les tsitsit – « tsoutsita d’Arma’a » – on coupe l’emprise d’Essav l’homme velu, qui s’agrippe aux poils, comme dit plus haut, lieu d’emprise de tous les réchaïm.
Grâce aux tsitsit, les réchaïm se séparent et tombent, selon le verset : « Car voilà que Tes ennemis, ô Éternel, voilà que tes ennemis succombent, que se disloquent tous les ouvriers du mal » (Psaume 92:10), accomplissant ainsi : « Il abaisse les réchaïm jusqu’à terre »9 (Psaume 147:6) – initiales de ארמ”ע – comme il a été précédemment10.
1 L’« Atifas Yishma‘elim » est une manière prescrite par la halakha de s’envelopper dans le talit, décrite dans l’Aruch HaShoul‘han (Ora‘h ‘Haïm 8:8) et chez d’autres posqim. Elle consiste à poser le talit sur la tête, puis à relever une extrémité devant le visage jusqu’à la lèvre supérieure, à la manière de la coiffe arabe traditionnelle, et à rester ainsi le temps de parcourir quatre amot. Cette enveloppe, évoquant un recueillement complet, fait partie des coutumes liées à la mitsva des tsitsit.
2 Dans la leçon 8 du Liqouté Moharan, Rabbénou enseigne que la lune symbolise la royauté (Malchout), source de l’élévation des prières. Lorsque la lune est « défectueuse » (allusion à sa diminution dans la Genèse 1:16), la Malchout est affaiblie et la prière a du mal à s’élever. Le soupir, né du cœur brisé, répare ce défaut : il élargit les conduits spirituels qui permettent à la lumière divine de se déverser à nouveau. Les tsitsit, liés à la Malchout, rappellent cette réparation : elles attirent la lumière qui vient d’au-dessus du lieu, lumière restaurée par le soupir, et éveillent ainsi l’homme à se détourner de ses désirs pour accomplir la volonté d’Hachem.
3 « L’envoyé du Seigneur lui dit encore : “Te voici enceinte, et près d’enfanter un fils ; tu énonceras son nom Ismaël, parce que Hachem... »
4 L’expression « voyageur du désert » renvoie à l’image du marchand ismaélite qui traverse les régions arides, évoquant ici la marche de l’âme dans les espaces intérieurs où la vie semble absente. Le verset « Parce que Hachem a entendu ton affliction » (Genèse 16:11), adressé à Hagar, est associé à l’idée que même dans le lieu le plus sec, un souffle vital (roua‘h ‘haïm) peut jaillir. Dans Liqouté Moharan I, § 8, ce marchand figure celui qui transporte ce souffle à travers le désert spirituel, comme un messager de vie. Cette image prépare le lien avec les quatre tsitsit, qui diffusent ce souffle dans toutes les directions.
5 L’expression « le vent va tournant et revient sur ses circuits » est comprise ici comme une allusion au mouvement cyclique de la respiration spirituelle (roua‘h), qui se renouvelle sans cesse. Les quatre tsitsit, situées aux quatre coins du vêtement, correspondent aux quatre directions du monde et symbolisent la diffusion de ce souffle vital dans toutes les dimensions de l’existence. Dans l’enseignement de Rabbénou, le « marchand » représente celui qui transporte et fait circuler ce souffle – de même que les tsitsit rappellent et « véhiculent » la conscience divine vers toutes les extrémités, empêchant l’homme de se détourner après ses yeux et son cœur.
6 « On l’annonça à Jacob, en disant : “Voici que ton fils Joseph vient te voir.” Israël recueillit ses forces et s’assit sur le lit. »
7 Nos maîtres expliquent que tout dans le monde matériel se compose de quatre éléments fondamentaux : feu, air, eau et terre. Chaque élément peut être investi de sainteté ou, à l’inverse, contaminé par les forces du mal. Les quatre lettres du Nom Havayé (Youd-Hé-Vav-Hé) représentent la racine spirituelle pure de ces quatre éléments : le feu correspond au Youd, l’air au premier Hé, l’eau au Vav et la terre au dernier Hé. Par la mitsva des tsitsit – dont les quatre coins symbolisent ces quatre directions/éléments – on se relie à cette racine sainte. Cela opère une havdala (séparation) qui élève et purifie chaque élément de sa corruption, rendant au monde et à l’âme leur harmonie originelle.
8 « Car voilà que Tes ennemis, ô Éternel, voilà que Tes ennemis succombent, que se dispersent… »
9 « L’Éternel soutient les humbles, Il abaisse... »
10 Les lettres hébraïques ארמ”ע sont les initiales de Eretz, Ra‘a, Meriva, Avak (« terre », « mal », « querelle », « poussière »). Selon la Kabbale, elles désignent la chute des forces du mal dans le domaine le plus bas, associé à la matérialité lourde et à la discorde. Lorsque le texte dit : « Il abaisse les réchaïm jusqu’à terre », il sous-entend que par le mérite des tsitsit, ces forces sont précipitées vers leur racine impure — représentée par ארמ”ע — et ainsi neutralisées. Cela accomplit spirituellement la promesse des Psaumes que les ennemis d’Hachem tomberont et seront disloqués.
(Ora’h ‘Haïm, Hilkhot Tsitsit, Halakha 4 du Liqouté Halakhot de Rabbi Nathan de Breslev)



