Même la nuit reçoit la lumière
Il arrive que l’on traverse des périodes où tout semble plus lourd. Rien de spectaculaire, rien de dramatique peut-être. Mais une fatigue plus profonde, une confusion intérieure, une impression que la lumière s’est légèrement voilée. On continue à vivre, à agir, à remplir ses responsabilités. Pourtant, quelque chose s’est obscurci.
Dans ces moments-là, la souffrance ne vient pas toujours d’un événement précis. Elle naît parfois d’un sentiment diffus : celui d’être un peu perdu dans un monde qui paraît fonctionner tout seul, sans sens apparent, sans direction visible.
Rabbi Nathan, dans le Liqouté Halakhot, propose une lecture audacieuse de cette obscurité. Selon lui, la racine profonde de toute souffrance réside dans un manque de Da’at - non pas dans un manque d’intelligence, ni même de foi superficielle, mais dans un manque de conscience vivante que tout, absolument tout, se déroule sous la Providence divine.
Lorsque cette conscience est présente, explique-t-il, la personne ne vit pas les événements de la même manière. Elle peut rencontrer des difficultés, mais elles ne deviennent pas des ténèbres. Car elle sait que rien n’est abandonné au hasard, que rien n’est laissé à une mécanique froide appelée « nature ».
Mais lorsque cette conscience se retire - lorsque l’on commence à penser que les choses arrivent simplement parce qu’elles arrivent, que les circonstances sont autonomes, que la nature fonctionne indépendamment de Dieu - alors l’obscurité commence.
Ce que Rabbi Nathan appelle « exil » ne désigne pas seulement une situation historique. C’est un état intérieur. L’exil commence lorsque l’on vit dans un monde où Dieu semble absent, où la réalité paraît fonctionner selon ses propres lois, détachée de toute intention divine.
Et cette sensation, beaucoup la connaissent.
Ce moment où l’on se dit : « Les choses sont comme elles sont. C’est la vie. »
Ce moment où l’on attribue tout aux circonstances, aux caractères, aux statistiques, aux mécanismes sociaux, aux lois biologiques.
Ce moment où la Providence devient un mot abstrait, et non une réalité vécue.
Dans le langage de Rabbi Nathan, c’est là que la lumière du soleil s’obscurcit.
Il ne parle pas d’un phénomène astronomique. Il parle d’une expérience intérieure. Le soleil représente la clarté. Lorsque la personne sait que tout est dirigé par Hachem, même ce qui lui échappe, une lumière intérieure demeure. Mais lorsqu’elle attribue les choses uniquement à la nature, cette lumière se retire.
La nature, dans ce contexte, ne désigne pas la beauté du monde ou les cycles des saisons. Elle désigne l’idée que le monde fonctionnerait de manière indépendante, sans direction profonde. Comme si la réalité était autonome. Comme si les événements n’avaient pas de racine spirituelle.
Rabbi Nathan va très loin : il affirme que le soleil lui-même n’a pas de lumière propre. Toute lumière vient du Saint, béni soit-Il. Cela signifie que la lumière véritable n’est pas un phénomène physique, mais une conscience. Une manière de percevoir le monde.
Lorsque cette conscience est présente, même l’obscurité peut être traversée. Mais lorsqu’elle disparaît, même le soleil devient obscur.
C’est ici que le texte devient particulièrement délicat et profondément humain. Rabbi Nathan compare cet état à celui du sommeil.
Le sommeil n’est pas une faute. C’est un retrait. Pendant le sommeil, la conscience se retire. L’esprit n’est plus pleinement actif. On ne perçoit plus clairement. Et c’est précisément dans ce retrait que certaines forces de confusion peuvent se renforcer.
Dans la vie intérieure, il existe aussi des « sommeils ». Des périodes où l’on ne voit plus clairement la Providence. Où l’on doute. Où l’on ne parvient plus à croire pleinement que tout est dirigé par une bonté divine.
Rabbi Nathan n’accuse pas. Il décrit. Il sait que l’exil intérieur fait partie du chemin. Il sait que l’être humain traverse des moments où le Da’at se retire.
Mais il indique aussi le remède.
Lorsque le Da’at n’est pas accessible - lorsque la clarté manque - il reste l’émouna.
La foi n’est pas ici une croyance naïve. Elle est un choix intérieur. Lorsque l’on ne comprend plus, lorsque l’on ne ressent plus la lumière, on peut encore choisir de croire que la Providence est là.
C’est ce que signifie le verset : « … et Ta foi durant les nuits. » La foi n’est pas seulement pour les jours lumineux. Elle est surtout pour les nuits.
Pour un public peu habitué à l’étude, cette idée est essentielle : la Torah ne demande pas que l’on soit toujours éclairé, toujours fort, toujours conscient. Elle reconnaît les nuits. Elle reconnaît les moments de confusion. Elle reconnaît les périodes d’exil intérieur.
Mais elle refuse de les considérer comme la réalité ultime.
La nuit n’est pas la vérité définitive. Elle est un passage.
Rabbi Nathan évoque le moment où Avraham tombe dans une torpeur profonde, accompagnée d’une grande obscurité. Ce moment symbolise la révélation de l’exil futur. Cela signifie que même les plus grands traversent des moments où la lumière semble se retirer.
L’exil, dans ce sens, n’est pas seulement géographique. C’est le moment où la personne vit dans un monde où Dieu semble lointain.
Et pourtant - même dans cet exil - la Providence continue d’agir.
C’est là que le texte apporte une immense consolation. Rabbi Nathan enseigne que lorsqu’Hachem veut sauver Israël, Il envoie une Providence « qui vient de l’extrémité du monde » - une Providence pure, sans mélange avec la nature.
Cela signifie que même lorsque tout semble obscurci, une direction invisible est à l’œuvre. La lumière n’a pas disparu. Elle est simplement voilée.
Pour ceux qui traversent des périodes difficiles, cette idée est profondément apaisante. La confusion ne prouve pas l’absence de Dieu. L’obscurité ne prouve pas l’abandon. Le retrait du Da’at ne signifie pas que la Providence s’est retirée.
Il signifie seulement que la personne est appelée à vivre une autre forme de relation : celle de la foi.
La foi durant la nuit n’est pas une faiblesse. C’est une fidélité.
Et peut-être que le message le plus subtil de ce passage est celui-ci : la lumière véritable n’est pas celle qui élimine toute obscurité. C’est celle qui permet de traverser l’obscurité sans perdre la certitude que tout a un sens.
L’exil prend fin lorsque la conscience revient. Lorsque l’on redécouvre que rien n’est livré au hasard. Lorsque l’on comprend que même les forces qui semblaient obscures ne possèdent aucune autonomie réelle.
Alors la lumière du soleil ne revient pas : elle se révèle.
Peut-être est-ce cela, finalement, le cœur de l’enseignement : la souffrance ne vient pas seulement de ce que nous vivons, mais de la manière dont nous interprétons ce que nous vivons.
Lorsque l’on se souvient que tout est Providence, même la nuit devient un lieu où la lumière travaille en silence.
(Cet article a pour but d’ouvrir l’accès au passage du Liqouté Halakhot qui l’accompagne. La lecture du texte original permet d’en saisir toute la profondeur.)



