Saisir le Trône sans juger
Il y a dans la tradition juive une idée vertigineuse : l’être humain a été créé plus haut que les anges.
Non pas parce qu’il serait plus pur. Non pas parce qu’il serait plus lumineux. Mais parce qu’il porte en lui une capacité que les anges n’ont pas : la liberté, la lutte intérieure, la possibilité de chuter… et de se relever.
Rabbi Nathan explique que le Juif a été créé pour exercer une forme de souveraineté sur les anges. Cela peut sembler abstrait. Pourtant, si l’on traduit cette idée dans le langage de l’âme, elle devient très concrète.
Les anges représentent des forces fixes. Ils accomplissent leur mission sans hésitation, sans conflit intérieur. L’homme, lui, est traversé par des contradictions. Il doute, il désire, il tombe, il se relève. Sa grandeur ne réside pas dans l’absence de lutte, mais dans la capacité à la traverser.
Mais pour tenir dans cette « souveraineté », il faut une force intérieure. Sinon, les forces célestes elles-mêmes – symboliquement – peuvent se retourner contre lui. C’est-à-dire que la personne peut être écrasée par ses propres idéaux, par des exigences trop élevées, par une spiritualité mal intégrée.
Quel est donc le conseil ?
« Se saisir du Trône de Gloire. »
Cette image peut sembler mystique. En réalité, elle est d’une grande profondeur psychologique.
Le Trône de Gloire, dans la tradition, correspond à la racine des âmes d’Israël. Cela signifie qu’il existe en chaque personne un point originel, antérieur aux fautes, aux erreurs, aux confusions. Un point où l’âme est liée directement à sa source.
Se saisir du Trône, c’est revenir à cette racine.
Non pas à l’image que les autres ont de nous.
Non pas à la réputation.
Non pas au regard extérieur.
Car Rabbi Nathan distingue deux types de grandeur : il y a les âmes véritables, celles qui sont enracinées dans la profondeur ; et il y a les grandeurs de façade, construites sur l’audace, le bruit, le besoin d’être vues.
Cela aussi est très actuel. Nous vivons dans un monde où l’on cherche à « se faire un nom ». La Torah appelle ces figures les Anché Chem – les hommes du nom, ceux qui veulent bâtir leur identité sur la reconnaissance.
Mais la véritable souveraineté ne vient pas du regard des autres. Elle vient de la réparation intérieure.
Et cette réparation commence par quelque chose de très simple : la crainte dans le cœur.
Non pas une peur paralysante.
Mais une conscience délicate de la Présence divine.
Rabbi Nathan explique que trois désirs fondamentaux troublent cette crainte : le désir d’argent, le désir de nourriture, et le désir sexuel. Ces trois forces ne sont pas mauvaises en soi. Elles sont vitales. Mais lorsqu’elles prennent le dessus, elles obscurcissent le cœur.
Alors la crainte se transforme en agitation.
La dignité devient anxiété.
La spiritualité devient tension.
Comment réparer cela ?
Par le da‘at – le savoir divin.
Le da‘at n’est pas une accumulation de connaissances. C’est une clarté intérieure. Une conscience qui relie le cœur et l’esprit. Une lucidité douce.
Les trois fêtes de pèlerinage – Pessa‘h, Chavou‘ot, Soukkot – représentent cette réparation. Elles rééquilibrent les désirs, elles réorientent les forces. Elles transforment la recherche d’un nom en recherche de sens.
Quand cette réparation s’opère, quelque chose d’extraordinaire se produit : la prière est libérée.
Rabbi Nathan parle d’une « prière en exil ». Il y a des moments où nous prions, mais notre parole ne monte pas. Elle reste lourde. Elle est encombrée de jugements, de rancœurs, d’orgueil blessé.
Lorsque les désirs sont adoucis, la parole devient claire. Elle devient guérissante.
Le texte va très loin : il dit qu’alors, la guérison peut venir « sans médecin », par la parole divine elle-même.
Il ne s’agit pas de nier la médecine. Il s’agit d’enseigner que la racine de la guérison est spirituelle : lorsque la parole est purifiée, quelque chose dans l’âme se réaligne.
Mais trois fautes font obstacle à cette pureté de la prière : l’idolâtrie, la débauche et le meurtre.
Si l’on traduit ces termes dans une lecture intérieure :
– L’idolâtrie, c’est l’altération de la foi : lorsque l’on place sa confiance dans des forces secondaires – dans l’image, l’argent, le pouvoir.
– La débauche, c’est la dispersion : une perte de centre.
– Le meurtre, c’est le mépris : humilier l’autre, effacer sa place.
Et c’est ici que le texte devient d’une délicatesse immense.
« Ne juge pas ton prochain avant d’avoir atteint sa place. »
Qui peut atteindre la place de l’autre ?
Personne.
Sauf Hachem.
Car Lui seul est appelé Maqom – le Lieu. Non pas parce qu’Il serait enfermé dans un lieu, mais parce qu’Il est le lieu du monde. Le monde existe en Lui. Lui ne dépend d’aucun espace.
Cela change tout.
Lorsque nous jugeons quelqu’un, nous nous plaçons symboliquement à Roch Hachana – au jour du Jugement. Nous prenons la posture du juge.
Mais le jugement appartient uniquement à Celui qui connaît la place de chacun.
Combien de conflits, combien de douleurs naissent d’un jugement trop rapide. D’un mot prononcé sans comprendre l’histoire de l’autre.
Rabbi Nathan nous rappelle que la véritable souveraineté ne consiste pas à dominer, mais à retenir son jugement.
Dieu Lui-même, disent les Sages, a fixé Roch Hachana au moment où la lune est cachée. Au début du mois, lorsque la lumière est presque absente. C’est un jour de jugement placé sous le signe de l’humilité.
Il est même enseigné que Dieu « regrette » d’avoir diminué la lune – comme pour nous enseigner que le jugement s’accompagne toujours de compassion.
C’est là le cœur du texte : la souveraineté véritable n’est pas dure. Elle est miséricordieuse.
Saisir le Trône de Gloire, ce n’est pas devenir sévère.
C’est devenir capable de voir plus large.
Plus haut.
Plus profondément.
Lorsque nous cessons de juger, lorsque nous réparons nos désirs, lorsque nous apaisons notre cœur, nous retrouvons notre racine.
Alors les « anges » – ces forces qui semblaient nous écraser – se soumettent. Non par domination, mais par harmonie.
La souveraineté intérieure n’est pas un pouvoir extérieur. C’est une stabilité douce. Une force qui ne cherche pas à briller.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la construction de Jérusalem intérieure : un cœur où la crainte est devenue paix, où la prière est devenue parole vivante, où le jugement s’est transformé en miséricorde.
Dieu est le Maqom du monde.
Il connaît la place de chacun.
Lorsque nous cessons de vouloir prendre Sa place, nous découvrons enfin la nôtre.
(Cet article a pour but d’ouvrir l’accès au passage du Liqouté Halakhot qui l’accompagne. La lecture du texte original permet d’en saisir toute la profondeur.)



